lundi 14 décembre 2015

Comme une feuille de thé à Shikoku

Cette nouvelle semaine débute par une belle journée ensoleillée, 
le ciel est d’un bleu doux. Je m’affaire à mettre en place mes rituels :
musique zen dont je ne me lasse pas, 
et ce sublime Matcha que je fouette avec émotion en pensant à mon généreux donateur. 
Tout en savourant cette mousse de jade, je repense à cette lecture qui m’habite encore aujourd’hui et dont je voudrais parler tant j’aimerais partager ces émotions si profondes comme je partage chaque jour les thés que je prépare avec amour et humilité.
Mais avant cela, un regard sur cette superbe calligraphie de Staf: ichi go ichi e "Cette expression se traduit littéralement par «  une chance, une rencontre » ou, en d’autres termes, chéris chaque rencontre car elle n’aura lieu qu’une seule fois."   Il y avait bien longtemps qu’un livre ne m’avait autant remuée, bouleversée, je crois qu’au dernier soir de ma vie terrestre il fera partie de ces souvenirs lumineux que j’aimerais emporter dans les étoiles, si c’est là que je vais... Déjà à la librairie, rien que la couverture, le nom de l’éditeur : Le PASSEUR,  et le titre particulièrement m’avaient donné des frissons, il m’a fait penser à celui d’Alexandra David Néel qui avait chamboulé l’adolescente que j’étais alors. Et pourtant, je ne connaissais ni  l’auteure ni le contenu de cet ouvrage, j’imaginais qu’elle avait dû suivre les enseignements d’un maître de thé. Il y avait une file à la caisse et en attendant mon tour j’ai lu la quatrième de couverture, j’ai su alors qu’il rejoindrait la pile des livres sélectionnés pour que je puisse passer la froidure de l’hiver que je ne supporte pas en m’évadant comme un voyage par personnes interposées. C’est l’état de sérénité absolue à l’écoute des chants grégoriens qui me l’a fait choisir… le premier paragraphe de la quatrième de couverture me trottant encore en tête : "Comme une feuille de thé, j’ai progressivement infusé sur ce chemin du bout du monde. Je me suis immergée dans la réalité de cette terre bordée d’eau et m’en suis laissé imprégner. L’heure est venue de remonter à la surface pour exhaler la subtilité des saveurs de cette expérience singulière et en déguster les arômes"C’est peu de dire que j’ai savouré ses mots relatant son voyage initiatique comme les thés des plus subtils aux plus corsés, je tremble encore d’émotion en écrivant cela comme une intense rétrolfaction et une indicible longueur en bouche en connexion avec mon âme profonde qui vibre encore tant je me suis retrouvée dans pas mal de passages de ce beau texte. Ainsi sa vision du quotidien rejoint la mienne : depuis mon adolescence, j’ai vraiment ce besoin quasi irrépressible de m’évader de la monotonie et de la banalité, ma mère m’appelait d’ailleurs "Julie vadrouille", je n’ai pas changé, bien au contraire... L’auteure cite aussi des livres qui l’ont marquée, moi aussi pour plupart d’entre eux… Troublant, et ce n’est pas tout. Nous avons en commun le goût de la marche même si j’en fais de moins en moins vu mon grand âge et surtout une sédentarité forcée, je n’ai plus la possibilité de voyager comme avant, et cela me manque. Dans ma jeunesse, j’ai aussi aimé les pèlerinages, à Rome et Assise avec les guides, à Chartres avec mon amie Chantal qui a rejoint les étoiles, il y a bientôt 4 ans. Mais pas à Compostelle, ce qu’a réalisé Marie-Edith Laval. Je me suis donc plongée dans cet écrit avec gourmandise, et profonde admiration. Et au fur et à mesure de ma lecture, je ne suis pas restée spectatrice, petit à petit et sans vraiment m’en rendre compte au début, je me suis mise dans les pas de cette marcheuse passionnée, j’ai partagé ses joies, ses découvertes, son acharnement, son indicible volonté de se dépasser malgré la souffrance physique quasi comme si j’y étais. Dans un style aérien, elle décrit ses sentiments, ses émotions tout au long de ces 1200 km de marche. Je voudrais ici partager certains passages que bien modestement j’aurais pu écrire tant je ressens la même émotion, les mêmes sentiments dans les mêmes circonstances... J’ai été touchée par la façon dont elle relate sa découverte de la cérémonie du thé: "Je pénètre avec enchantement dans un univers suranné. Un monde de douceur et de raffinement extrême s’offre à moi. (…) La cérémonie se déroule selon un rituel bien orchestré où tout, de la gestuelle aux vêtements, en passant par les ingrédients et les ustensiles, est empreint de sacré et élève vers le divin. (…) Ravissement devant cette célébration du beau et du simple. Je suis conquise par l’esthétique et la grâce qui en émane. Je savoure chaque gorgée de ce délicieux breuvage épais et dense au parfum doux et subtil." Elle décrit aussi toutes ses belles rencontres non basées sur le langage mais sur des regards, des sourires et ce silence si riche qui en dit plus long que les mots. J’ai bien connu cela aussi lors de mon voyage initiatique dans la Belle Île… Tout au long de son périple, elle fait référence à ce qu’évoque pour elle le contact avec la Nature, j’aurais pu écrire ces lignes tant elles correspondent à mon ressenti profond : "Ce qui provient de la nature est en lien avec le divin. "Commune présence", pour emprunter les mots de René Char, connivence entre l’homme, son créateur et la nature. J’aime cette spiritualité vivante sans portes ni fenêtre, cette spiritualité qui enveloppe toute chose, qui n’a pas besoin de murs, de lieux ou de représentation pour s’épanouir. Aujourd’hui plus que jamais, il me semble urgent de revenir à une spiritualité tournée vers le respect de la nature, en tout, en tous, là où l’humanité tutoie sa plénitude." Et plus loin encore : "J’aime ce temps passé dans le silence de la nature, dans la grande partition de la musique du ciel, des forêts, du bruit sourd de mes pas sur le sol, du tintement cristallin de ma clochette à l’unisson du chant des oiseaux."   Dans ce monde déboussolé où le paraître et l’avoir sont les nouvelles "valeurs", la Nature est un rempart et un réconfort pour qui n’y adhère pas, préférant aux routes glissantes de la facilité, au risque de se perdre,  les chemins plus naturels mais plus exigeants qu’elle nous offre. Une autre idée force qui m’a procuré une émotion forte dès les premières pages, parce qu’elle est aussi la mienne: le livre est empreint de cette quête de spiritualité, au travers de chaque pas de la marcheuse : "Et si nous osions quitter l’autoroute de nos conditionnements et les sentiers battus du bonheur de masse ? Et si nous avions l’audace de la prise de risque, de nous engager sur des chemins de traverse, au plus près de notre unicité ? Simplement laisser venir ce qui œuvre à notre transformation personnelle, et par là même collective, pour bâtir ensemble un monde où règnent des valeurs humanistes et écologiques. Laisser de l’espace et du temps à notre voix intérieure et lui accorder une voie d’expression, là où le mental ne peut que se taire et l’indéfinissable poindre. Pas si simple cependant dans notre monde où règnent en maître l’homme pressé et les "armes de distraction massive" qui nous entraînent vers une désertion de notre être. Pas si facile, dans l’effervescence de nos vies trépidantes et le tumulte de nos activités. Pas si évident, dans nos agendas surchargés qui morcellent la vie en tranches alors que la Vie nous appelle à nous rassembler, à réaliser au cœur de nous-mêmes nos noces intérieures. " Un des passages parmi bien d’autres qui me font encore vibrer. Je pourrais continuer encore et encore tant chaque page recèle de pépites, je m’arrêterai ici mais je ne peux m’empêcher de penser à une phrase de Christian Bobin, un de mes écrivains fétiches… "Peu de livres changent une vie. Quand ils la changent, c’est pour toujours." Je ne crois pas que ce soit vraiment exagéré, en refermant ce livre de vie, j’ai eu l’impression que j’avais déjà rencontré l’auteure, dans une autre vie il aurait été ma jumelle… "Toi et moi, nous ne sommes qu’un" répète-t-elle au fil des pages.
Avant de poster ce billet, mes pensées émues vont à mon cher Guillaume qui depuis ce matin est orphelin, sa petite grand-mère comme il l’appelait a rejoint les étoiles :
"le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants" (J. Cocteau) et c’est là qu’elle est maintenant et à jamais cher Guillaume…

2 commentaires:

Marie-Édith Laval a dit…

Chère Francine,
C'est une grâce infinie de lire un tel témoignage à propos de mon livre... Quelle merveille, quelle profondeur, quelle délicatesse ! C'est un cadeau magnifique que vous me faites là !
Merci chère Francine, un immense merci pour vos mots qui me vont droit au coeur et me touchent infiniment.
Je suis heureuse, profondément émue et pleine de gratitude que mon récit ait trouvé une telle résonance en vous et vous ait rejoint sur votre beau chemin d'exploratrice en quête d'essentiel.
Je vous souhaite de demeurer ce témoin éveillé du miracle d'être vivante, ce passeur de l'invisible à la joie contagieuse... chaque minute tel un premier commencement, d'instants en instants, d'éternité en éternité...
Avec le coeur, je vous souris.
Marie-Edith

Francine a dit…

@ Marie-Edith: très émue, vraiment, de lire votre beau commentaire, à l'image de votre livre. Mais sachez que ce que j'en ai dit est très en dessous de mon ressenti profond, je vous en remercie encore du fond du cœur. Je reçois votre dernière phrase comme un beau cadeau de Noel... Ce soir, je lèverai mon bol de thé à notre surprenante rencontre, bien à vous et avec reconnaissance