vendredi 17 août 2018

La Mémoire du Thé

Ce matin, brumeux après une nuit pluvieuse et venteuse, je me prépare un Yunnan Golden Pearls qui me plonge dans cette région "au-dessus des nuages" avant de parler d'un livre qui m'habite, m'a envoutée et qui ne quitte pas mes pensées... Mais par où commencer, et surtout que dire à propos de ce livre qui m'a bouleversée au-delà des mots et qui ne me quitte plus depuis que je l'ai refermé? D'abord qu'il m'a permis de revivre le malström d'émotions identiques ressenties à la lecture des livres de Pearl Buck dans mon adolescence et relus récemment : http://la-theiere-nomade.blogspot.com/2017/10/vent-dest-vent-douest-entre-autres.html. Cadeau de mon cher mari, il a eu sur moi le même effet que lorsqu'il m'a amenée pour la première fois chez Mariage... : http://la-theiere-nomade.blogspot.com/2008/05/la-rvlation-au-retour-de-giverny.html. Avant d'en commencer la lecture, j'ai besoin de prendre "physiquement" contact avec le livre, quel qu'il soit d'ailleurs… 
Après avoir caressé la couverture en papier glacé, j'admire le camaïeu de verts tendres des plantations de thés sous la brume. 
La quatrième de couverture me met l'eau, ou plutôt le thé, à la bouche en lisant les deux premiers paragraphes, et des frissons d'horreur à la lecture du troisième 
qui m'a fait penser à un passage du Lotus bleu qui m'avait marquée dans mon enfance..., en contradiction totale avec le joli proverbe du haut de la page : "La sagesse de tout l'univers se trouve dans une tasse de thé". La lecture - et le voyage - peuvent commencer... Une note de l'auteure avant même d'aborder son roman m'intrigue :  "Quand le roman débute, en 1988, les feuilles de thé récoltées dans les montagnes du Yunnan se vendent 4 yuans le kilo (environ 50 cents américains actuels). Le revenu moyen des producteurs de thé est à l'époque d'environ 200 yuans (soit 25 dollars) par mois.(...)". Curieuse entrée en matière... Même si je n'en bois pas en été, je suis ravie d'apprendre que le Pu Er est sans doute le héros principal de ce livre. Mais dès la page suivante, un choc :

"Quand nait un fils,
qu'il dorme dans un lit.
Donne-lui de bons vêtements
et du jade pour jouer (...)
Quand naît une fille,
qu'elle dorme par terre.
Emmaillotte-là dans une toile ordinaire
et donne-lui des tuiles brisées pour jouer (...)
Le Livre des poèmes (1000-700 avant J.C.)" 
Pourquoi cet extrait ? La table des matières (située en fin de livre alors qu'elle devrait logiquement précéder le corps du texte à mon pas très humble avis) indique que l'histoire débute en 1988 pour se terminer en 2016, il est temps d'en savoir plus ! L'auteure nous emmène dans un village retiré du Yunnan et nous décrit la vie quotidienne d'une famille AKHA -une des minorités de Chine- composée des parents, de 2 frères et de Li-yan, la seule fille. Ils sont cueilleurs de thé, la maman est sage-femme et guérisseuse. Vie rude, loin de la catastrophique « révolution », empreinte de coutumes ancestrales, de religion animiste et de superstitions. Li-yan est destinée à être sage-femme comme son A-ma, elle semble heureuse, baignée dans la culture du thé, très loin des grands changements de la Chine. Bien que l'histoire débute en 1988, la vie de cette minorité AKHA est régie par des règles ancestrales et des croyances très lourdes de conséquences. L'école et l'influence d'un maître, victime de l'épuration, exilé dans ce village va bouleverser sa vie (page 106): "C'est mon élève la plus brillante. Elle est la lumière qui m'a permis de continuer" . Li-yan est la première du village à savoir lire et commence à rejeter certaines traditions mais son émancipation aura un prix, le plus lourd est de devoir abandonner sa fille. Difficile et douloureux de trouver un juste milieu entre le poids des traditions, parfois cruelles – être obligé de tuer les jumeaux nouveaux-nés considérés comme des déchets et bannir les parents - et la vie dans le monde moderne (page 103) : "Je laisse les idées modernes d'opportunité ouvrir mes yeux d'Akha pour voir plus grand et plus loin". Beaucoup d'autres thèmes sont aussi abordés comme la relation mère / fille, la transmission des valeurs, la fidélité à celles-ci, le racisme envers les minorités et leur exploitation, sans oublier le culte de la nature. Mais aussi la recherche de ses racines entreprise par sa fille Yan-yeh, abandonnée à la naissance,qui ne sait rien de ses origines si ce n'est une galette de thé trouvée dans sa couverture à l'orphelinat (page 115): "Ensuite, je te donne le cadeau le plus précieux que possèdent les femmes de note lignée" . Destins croisés. Le thé est le fil conducteur de ce roman – mais en est-ce réellement un... -. L'auteure nous montre sa grande connaissance de cette boisson mythique, c'est un élément essentiel de l'histoire... J'ai lu une première fois le livre pour connaître l'histoire, je le relis à présent en me focalisant sur la culture akha (autre nom des Hani). Une troisième lecture sera consacrée à l'histoire mouvementée du Pu Er. 
Mais dès la première lecture, j'ai consulté LA BIBLE : L'EMPIRE DU THE dont j'ai déjà abondamment parlé, entre autres ici : http://la-theiere-nomade.blogspot.com/2017/03/lempire-du-une-semaine-de-pur-bonheur.html,
le chapitre consacré aux Pu Er m'a particulièrement aidée à situer les montagnes théières mais je n'ai vu aucune mention des AKHA, j'ai donc fait des recherches sur Internet pour apprendre que HANI (dont parle Katrin) et AKHA sont synonymes. En rédigeant ce billet, je revis les émotions intenses ressenties face à cette Mémoire du thé qui s'est imprégnée dans la mienne pour y laisser des traces indélébiles… 
Quand j'ai refermé le livre, j'ai exprimé mon enthousiasme à mon généreux donateur en lui disant que je voulais me procurer les autres romans de cette auteure, il a voulu me les offrir, j'ai accepté à condition qu'ils existent en livres de poche... Mes bibliothèques sont pleines à craquer, je n'ai donc plus de place pour des grands formats ! 
Ma copine Nicole m'a conseillé de me séparer de quelques théières pour pouvoir libérer l'une ou l'autre alcôve mais il n'en est évidemment pas question, j'en ai déjà deux qui ont remplacé le vide laissé par le désastre des théières brisées ! Je vais arrêter momentanément ici, il y aurait pourtant encore tant à dire, cela viendra... en même temps que l'envie de savourer à nouveau ce thé si particulier. J'ai bien essayé d'en préparer au début de ma lecture mais il m'est resté sur l'estomac, il faisait tropical et je ne le supporte pas en été, pourquoi ? Un mystère. J'avais pourtant choisi un fabuleux Pu Er 1988 ... Il en va de même d'ailleurs avec les thés verts en hiver, sauf le Matcha. J'aime les mystères mais celui-là me trouble, il m'empêche de, périodiquement, savourer ces familles que j'aime... Heureusement, il reste les autres !

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonne lecture :-)
Bizouille bizouille

Francine a dit…

@ Mich.: je dévore les livres de L.See, j'ai terminé les Filles de Shanghai et je suis à la moitié de la suite, Ombres chinoises! MERCI aussi pour ton si gentil coup de fils de tantôt en cette date un peu particulière. Bisous à la saveur d'un Dong ding